samedi 21 octobre 2017

5352 - toujours sur le banc de touche

Le croiseur de bataille Seydlitz, gravement endommagé après le Jutland
… 6 avril 1917

Même si ces événements se déroulent à des milliers de kilomètres des États-Unis, ils n'en sont pas moins suivis avec une grande attention par tous les officiers de la Navy, et bien évidemment par le jeune William Halsey qui, comme beaucoup d'autres, voudrait bien participer lui aussi à cette "grande guerre" à laquelle se refuse pourtant le Président Wilson qui, il est vrai, est parfaitement conscient du fait qu'en dehors de sa composante navale, l'armée américaine est pour l'heure... inexistante et en tout cas bien incapable de jouer quelque rôle que ce soit dans ce conflit qui, depuis la totale disparition des forces allemandes du Pacifique et d'Extrême-Orient (1), se résume en pratique (2) aux seuls champs de bataille européens.

Et quand bien même le Président Wilson le voudrait-il que le pauvre lieutenant Halsey serait de toute manière empêché d'y participer, lui qui vient une fois de plus de se retrouver sur la touche, ou plus exactement renvoyé à l'Académie navale,… cette fois pour y enseigner la discipline aux cadets !

L'année de 1915, puis celle de 1916, se passent donc fort loin de la réalité des combats, et ce n'est que le 6 avril 1917, avec l'entrée officielle des États-Unis dans le conflit, que Halsey croit enfin apercevoir la lumière au bout de son fort routinier tunnel.

Las ! Les mois passent sans qu'apparaisse la précieuse lettre synonyme de départ pour la guerre, et il faut attendre le 7 janvier 1918 pour que Halsey, plein d'espoir, embarque enfin sur le paquebot New-York à destination de Liverpool

(1) en plus de diverses colonies sur de petites îles du Pacifique et d'Océanie, l'empire allemand avait obtenu, en 1898, un important comptoir commercial au nord-est de la Chine, articulé autour de la ville de Tsingtau (aujourd'hui Qingdao) et protégé par une petite escadre navale placée sous le commandement du vice-amiral Maximilian von Spee. Assiégée par les forces japonaises, Tsingtau fut contrainte à la reddition le 7 novembre 1914, et l'escadre de Spee, après quelques succès dans le Pacifique, définitivement liquidée aux Falklands le 8 décembre suivant.
(2) les quelques troupes allemandes présentes en Afrique, et notamment au Ruanda et au Burundi, y mèneront néanmoins diverses actions de guérilla jusqu'à l'Armistice de novembre 1918, après quoi l'Empire colonial allemand sera définitivement dissout, et ses dépouilles attribuées à ses vainqueurs européens et japonais

vendredi 20 octobre 2017

5351 - quand la montagne accouche d'une souris

Le Jutland : un combat si confus qu'il permit à chaque camp de crier victoire
... Jutland, 31 mai 1916

Saisissant paradoxe : dans les deux camps, et alors qu'ils devaient en principe décider à eux seuls du sort de la Guerre sur Mer, ces coûteux behemoths passent donc le plus clair de leur temps au mouillage, protégés par des batteries côtières, des filets anti sous-marins, et d'impressionnants barrages de mines, et leurs affrontements, presque toujours limités à de brèves escarmouches, sont à ce point rares qu'on en dénombrera à peine une dizaine en cinquante-et-un mois de conflit !

Et quand se produira enfin le choc tant attendu, au Jutland, le 31 mai 1916, la confusion sera telle qu'elle permettra aux deux camps de crier victoire simultanément (!), les Allemands soutenant - non sans justesse - avoir coulé bien plus de navires (trois croiseurs de bataille et trois croiseurs-cuirassés) et tué bien plus de marins anglais (6 000) qu'ils n'ont eux-mêmes subi de pertes (un croiseur de bataille, un pre-dreadnought, quatre croiseurs légers, 2 500 marins), et les Anglais soulignant - avec autant d'à-propos  - être demeurés maîtres du champ de bataille après avoir contraints leurs adversaires à battre en retraite (1)

Qu'importe : la montagne aura bel et bien accouché d'une souris, et le seul et véritable affrontement de cette guerre entre titans des Mers n'aura strictement rien changé au rapport des forces en présence,... et encore moins à l'issue du conflit lui-même : en aout et en octobre de la même année, les Allemands tenteront encore deux autres sorties, qui ne déboucheront elles aussi que sur le vide, ou plus exactement sur des retraites encore moins glorieuses et plus précipitées que celle du Jutland, après quoi, et jusqu'à la fin de la guerre, l'orgueilleuse marine du Kaiser ne quittera pour ainsi dire plus son mouillage,… si ce n'est pour se rendre à son adversaire, au lendemain de l'Armistice.

Au total, pas moins de soixante-quatorze bâtiments de guerre, dont seize cuirassés et croiseurs de bataille, se retrouveront ainsi au nord de l'Écosse, jusqu’à ce funeste jour du 21 juin 1919, lorsque leur parviendra l’ordre officiel du sabordage…

(1) pour les détails de cette bataille : Saviez-vous que… 3662 à 3692

jeudi 19 octobre 2017

5350 - aussi puissants que vulnérables

La Hochseeflotte : une puissance de feu aussi puissante que vulnérable
… au déclenchement de la 1ère G.M, la Kaiserliche Marine de Guillaume II, partie de rien et au prix d'un effort par conséquent kolossal, est devenue la seconde puissance navale au monde .

Mouillée à Wilhemshaven, sa composante principale, la Hochseeflotte, ou "Flotte de Haute Mer" comprend alors pas moins de vingt-deux pre-dreadnought, quatorze dreadnought et quatre croiseurs de bataille, tandis que cinq autres cuirassés, et trois croiseurs de bataille, dont la construction a déjà commencé, rejoindront encore ses rangs avant l'Armistice de novembre 1918.

C'est beaucoup… mais néanmoins très insuffisant pour espérer l'emporter sur les Britanniques à la régulière et en bataille rangée, surtout si l'on considère le peu de valeur militaire des pre-dreadnought ainsi que l'infériorité qualitative des navires allemands qui, sur le papier du moins, et autant en blindage qu'en puissance de feu, sont presque toujours surclassés par leurs adversaires de la Grand Fleet, par ailleurs moitié plus nombreux.

Craignant, à juste titre, de finir décimée si elle recherche le combat singulier, la Hochseeflotte passe donc la quasi-totalité de son temps à attendre sagement dans l'Estuaire de la Jade que se présente enfin une occasion favorable.

De son côté, et parce qu'elle craint au moins autant, sinon davantage, de tomber dans un piège de mines et de sous-marins tendu par son adversaire, piège qui lui ferait alors perdre son précieux avantage numérique (1), la Grand Fleet se contente elle aussi de patienter à l'ancre, en ses mouillages de Rosyth et, surtout, de Scapa Flow (Orcades)…

(1) pour cette raison, les Britanniques surnomment d'ailleurs le commandant-en-chef de la Grand Fleet, l'amiral John Jellicoe, comme "l'homme qui peut perdre la guerre en un après-midi…

mercredi 18 octobre 2017

5349 - the real thing

L'Audacious : une simple mine causa la perte de ce cuirassé de 25 000 tonnes
  mais "the real thing", la véritable guerre, se joue évidemment à des milliers de kilomètres des côtes mexicaines, et plus précisément en Europe, où l'assassinat de l'Archiduc François-Ferdinand à Sarajevo, le 28 juin, va rapidement mener, par le jeu des diverses alliances, à une nouvelle et gigantesque conflagration.

Pour son volet naval - le seul qui nous intéresse ici - la dite guerre commence d'ailleurs bien mal  pour les cuirassés, ces monstres sacrés pourtant unanimement considérés, de part et d'autre de l'Atlantique, comme les nouvelles armes absolues de la guerre sur mer.

Si la perte des vieux croiseurs-cuirassés Aboukir, Cressy et Hogue, victimes, le 22 septembre, en Mer du Nord, du même sous-marin allemand (!) peut encore passer pour un regrettable mais simple incident de parcours (1), celle de l'Audacious, le 27 octobre, est autrement plus sérieuse puisque ce dreadnought de 25 000 tonnes pourtant récent - il a été mis en service à peine un an auparavant - a en effet sombré corps et biens au large de l'Irlande après avoir frappé une simple mine !

Dans les mois à venir, les mines et les torpilles vont d'ailleurs faire des ravages dans les rangs des mastodontes cuirassés qu'on avait pourtant, et fort naïvement, cru à l'abri de ces armes aussi primitives que ridiculement bon marché : jusqu'à l'Armistice du 11 novembre 1918, les Britanniques, pour ne parler que d'eux, vont ainsi perdre trois cuirassés du fait des mines, huit autres à cause des torpilles,… et seulement trois, par ailleurs des croiseurs de bataille, lors de combats avec leurs homologues cuirassés !

Si on y ajoute les tragiques explosions internes, malheureusement fréquentes sur ces navires littéralement bourrés de poudre et de munitions (2), on se rend compte que ces armes supposément "absolues" font en réalité preuve d'une bien inquiétante fragilité…

… qui n'est rien en regard de leur manque total d'utilité guerrière…

(1) le 22 septembre, après avoir réussi à torpiller l'Aboukir, le sous-marin U-9 a en effet réussi à en faire de même sur ses jumeaux Hogue et Cressy, qui s'étaient imprudemment  arrêtés pour ui porter assistance.
(2) les Britanniques, pour ne parler que deux, perdront ainsi les cuirassés Bulwark et Vanguard

mardi 17 octobre 2017

5348 - l'Affaire de Tampico

Le Président Huerta, renversé par l'Oncle Sam. Il y en aura d'autres...
… Veracruz, 21 avril 1914

Un an plus tard, en août 1913, c'est sur un autre destroyer, le Jarvis (DD-38), un 900 tonnes de la classe Paulding, mis en service à peine un an plus tôt, que Halsey se retrouve à nouveau seul maître à bord.

Et c'est à bord de celui-ci qu'au printemps de 1914, il participe à sa première mission de guerre,… une guerre par ailleurs très relative, puisqu'il s'agit en fait de débarquer des troupes à Tampico (Mexique) pour en évacuer les ressortissants américains,… et accessoirement venger l'honneur des quelques marins de la canonnière Dolphin qui, le 9 avril, y ont été brièvement arrêtés et emprisonnés par les Mexicains (1)

Affaire promptement menée et, du moins en ce qui concerne Halsey et son destroyer, sans le moindre coup de feu ou effusion de sang, puisque la véritable opération se joue  au même moment à Veracruz, où les Marines, soutenus par une impressionnante armada comprenant notamment les cuirassés Utah et Florida, débarquent le 21 avril, officiellement pour s'emparer d'un cargo allemand qui, en violation de l'embargo militaire décrété par le Président Wilson, doit y décharger des munitions destinées aux troupes fédérales mexicaines.

Au terme de quelques échauffourées qui leur valent une vingtaine de morts et de blessés, les Marines s'emparent du port - où ils vont demeurer jusqu'à l'automne - et repoussent les troupes du Président Victoriano Huerta, lequel n'a dès lors plus d'autre choix, le 15 juillet suivant, que de démissionner de son poste et de partir en exil sur le croiseur léger allemand Dresden (2)

(1) les soldats mexicains étaient convaincus que les marins du Dolphin, venus se ravitailler en carburant, étaient en réalité venus prêter main-forte aux troupes révolutionnaires.
(2) le Dresden se rendra célèbre, quelques mois plus tard, en opérant comme corsaire dans l'Atlantique Sud avant d'être contraint de se saborder, au large de l'Ile Robinson Crusoé (Chili) le 14 mars 1915

lundi 16 octobre 2017

5347 - "dès que j'ai vu la manière dont il vérifiait la course et virait en observant la poupe, j'ai eu l'assurance qu'il était capable de diriger le navire"

Le torpilleur Porter, alors flambant neuf, en 1897
… Norfolk, 1er décembre 1909

De fait, à seulement 160 tonnes, avec son ridicule canon de 37mm et sa silhouette rachitique et par ailleurs couverte de rouille, le torpilleur Du Pont (TB-6), classe Porter, qui date de 1897, se situe aux antipodes du puissant et rutilant Kansas avec lequel William Halsey vient d'effectuer un tour du monde de quatorze mois !

Mais c'est tout de même un premier commandement, et aussi une augmentation de paye qui lui permet enfin de convoler en justes noces avec Frances Cooke Grandy dans une église de Norfolk, le 1er décembre 1909

A l'été 1912, soit après plus de deux années passées sur son fort modeste torpilleur, Halsey se retrouve promu à la barre de ce qui peut cette fois passer pour un "vrai" navire de guerre, en l'occurrence le destroyer Flusser (DD-20), un 700 tonnes de la classe Smith, certes récent - il a été mis en service en 1909 - mais qui, selon nos standards actuels, passerait tout au plus pour une vieille péniche prête à exploser à tout moment.

Le destroyer Flusser, lors de ses essais, en 1909
C'est néanmoins à bord du Flusser que Halsey va pour la première fois rencontrer un jeune politicien promu non seulement à un bel avenir mais aussi à une considérable influence sur son propre destin, Franklin Delano Roosevelt, alors secrétaire-adjoint à la Navy !

Un Roosevelt qui, invité à son bord, demande soudainement à prendre la barre.

Halsey hésite, mais que peut-on, déjà refuser à cet homme qui, non content d'occuper un poste important dans la Navy, est apparenté à l'ancien Président Théodore Roosevelt, dont il a par ailleurs épousé la nièce, Eleonor, en 1905?

Du reste, les craintes de Halsey s'avèrent vite infondées : "dès que j'ai vu la manière dont il vérifiait la course et virait en observant la poupe, j'ai eu l'assurance qu'il était capable de diriger le navire" (1)

Et, un jour, la Nation américaine toute entière…

(1) Wukovits, op. cit. page 18

dimanche 15 octobre 2017

5346 - la fierté et l'inquiétude

La Grand Fleet, en 1914. Elle passa l'essentiel de la guerre au mouillage...
… jusqu'à l'avènement du porte-avions de combat lourd, au début de 1942, les cuirassés et croiseurs de bataille (1) vont demeurer les machines de combat les plus sophistiquées, les plus puissantes, mais aussi les plus coûteuses de l'Histoire.

Ces caractéristiques leur confèrent naturellement un immense prestige : posséder des cuirassés, de préférence plus nombreux et plus gros que ceux du voisin, représente une incroyable source de fierté et d'exultation nationale mais aussi, hélas,... une non moins incroyable source d'inquiétude !

Car si l'on peut perdre bien des croiseurs, et encore bien davantage de destroyers et autres petits bâtiments sans susciter autre chose qu'une vague tristesse, la disparition éventuelle d'un seul de ces béhémoths, constitue en revanche un authentique drame national !

Et si l'on se méfie déjà des mines, on appréhendera bientôt les torpilles de sous-marins puis, après la 1ère G.M., les bombes d'avions, soit autant d'armes a priori insignifiantes et d'un coût dérisoire, mais pourtant capables d'engloutir corps et biens les plus puissants navires du monde.

Au fil des années, et sans que personne l'ait voulu, on va donc voir se développer un étonnant paradoxe, où ces énormes bâtiments qui devaient en principe décider du sort de la guerre vont être prudemment tenus,... le plus loin possible de la guerre (!), laquelle sera donc menée, au bout du compte, par des navires beaucoup plus petits, beaucoup moins récents, dotés d'un armement beaucoup moins impressionnant et, surtout, dépourvus de tout blindage !

… comme celui dont le jeune lieutenant Halsey s'apprête aujourd'hui à prendre le commandement

(1) apparus au même moment que les cuirassés et destinés, en principe, à servir d'éclaireurs rapides à ceux-ci, les croiseurs de bataille disposent du même armement que les cuirassés, mais abandonnent plusieurs milliers de tonnes de blindage au profit de machines plus puissantes, qui leur confèrent une vitesse supérieure